Sous les ponts de Theux : le grand pont
Le nouveau pont de pierres de 1852 avait de fortes chances devenir centenaire, il traversa sans problème les années de guerre 1419-18. Hélas ! il n’en fut pas de même pour la seconde guerre mondiale.
Déjà, avant mai 1940, il avait été défiguré par la construction en son milieu d’une chicane : deux murs de pierres ne laissant qu’un étroit passage pour un véhicule, qui pouvait être facilement obstrué par des poutrelles de fer. Évidemment, peu de temps après le 10 mai, cet obstacle à la circulation disparut. Il allait connaître de beaucoup plus sérieuses émotions en mai 1944 ; déjà le 9 août, lorsqu’une grosse bombe d’avion tomba à quelques mètres en aval, dans le lit de la rivière, mais surtout le 9 septembre,lorsque les Allemands le firent soigneusement sauter pour retarder l’avance des blindés américains qui durent patienter une nuit avant de franchir la Hoëgne sur un pont métallique provisoire [1] et reprendre leur progression libératrice.
Ce pont fort peu pratique pour la vie courante fut démonté pour servir ailleurs et le génie américain entreprit la construction un véritable pont … en bois. Il comportait un large tablier agrémenté de trottoirs et de balustrades en bois, il était soutenu par un remarquable enchevêtrement de grosses poutres. Ce fut l’occasion pour les Theutois de voir en action l’incroyable matériel américain. Du jamais vu : un curieux engin nommé bulldozer débarrassant à lui tout seul le lit de la rivière des grosses pierres du pont détruit et la puissante grue roulante, se manœuvrant comme un jouet et amenant les lourdes pièces de bois à pied d’œuvre [2].
Ce fut une heureuse décision de l’état-major américain car ce pont allait être mis a rude épreuve à la suite de l’imprévisible offensive Von Rundstedt déclenchée le 16 décembre. Un double courant de circulation allait le parcourir jour et nuit, d’une part l’évacuation des dépôts menacés par l’avancée allemande particulièrement de l’essence, et d’autre part l’avalanche des renforts américains rappelés d’urgence de la frontière allemande. L’un apportait angoisse et même début de panique dans la population, l’autre ravivait un espoir tenace qui allait s’avérer gagnant le jour de Noël [3].
Ce pont solide mais provisoire allait durer encore … huit ans. C’est ce pont qui va apparaître aux yeux de tous nos glorieux exilés rentrant au Pays. Il présidera en quelque sorte à la naissance de "La République du Pont » une sympathique société qui dès le début de l’après-guerre réussit à animer durant de longues années, le quartier au-delà du pont (rive droite) par de grandes manifestations folkloriques : kermesse, cortège carnavalesque, grand feu, corso fleuri et bals à la guinguette [4].
Si la santé de la République était florissante, celle du pont devenait chancelante, ainsi on pouvait lire, en août 1949 ; dans le Pays de Franchimont : « ...le misérable pont de bois avait fait peau neuve, ses bois vermoulus disparaissaient sous les branches de sapin, les pennons, les drapeaux vert et blanc... ». C’était à l’occasion du second cortège historique qui, le dimanche 24 juillet, défila devant plus de vingt mille spectateurs.
En janvier 1950, il fallut entreprendre en catastrophe de sérieuses réparations, les ouvriers durent travailler tous les jours, y compris le dimanche malgré un gel très vif qui réduisait tous les autres chantiers au chômage. L’ouvrage en bois est vraiment à bout de souffle quand, enfin, en novembre 1951, on entreprend une nouvelle construction, elle sera en béton armé, ce nouveau matériau a remplacé nos pierres traditionnelles, mais les culées s’arcboutent à même le roc et la pile centrale repose sur de lourdes pièces de chênes plus que centenaires coupés dans nos forêts ; l’âge et l’eau en font un véritable socle de granit. L’épreuve de solidité eut lieu, un lourd charroi militaire y défila, puis y séjourna et des calculs savants lui donnèrent une résistance théorique de l’ordre de ...512 tonnes ! Le pont était bon pour le service et fut ouvert sans plus tarder à la circulation, les travaux avaient duré environ sept mois [5].
Des semaines passèrent et toujours point d’inauguration, le ministre des Travaux Publics, sollicité s’était désisté...il y avait tant de ponts reconstruits à cette époque... ! La fête aurait été reportée aux calendes grecques sans l’initiative de « La République du Pont » qui décida de procéder, elle-même, à la cérémonie. Le 21juin 1952, le maïeur et ses échevins, tous en tenue d’apparat gibus et jaquette arrivèrent dans une calèche, escortés de gendarmes de fantaisie. Le maïeur s’approcha du ruban symbolique qui barrait le pont ; prit des ciseaux sur un coussin lui présenté par une fillette et coupa le ruban sous les applaudissements. Puis le cortège, précédé de la fanfare, parcourut la localité. Si l’on ne dansa pas le soir, sur le pont comme il y avait 200 ans, un grand bal animé par le Gold Jazz Band eut lieu dans un hall spécialement décoré de l’usine De Spa, toute proche [6].
Comme vous avez pu le constater, quatre ponts définitifs ont été construits en moins de deux cents ans : 1772, 1804, 1852 et 1952. L’avant-dernier était nonagénaire, bon pied et bon œil, lorsque les Allemands mirent prématurément fin à sa vie. Espérons que l’actuel batte ce record et ne périsse jamais...que de vieillesse !
PDF 583 déc 1994
