Les pierres qui montent, roulent, parlent...

mardi 8 septembre 2009
par  Valérie Dohogne
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Les pierres qui montent

Perché sur son rocher, le Franchimont domine, imperturbable et sûr de lui, malgré les ans.

Ses vieux cailloux délavés, patinés, burinés, s’accrochent les uns aux autres dans un coude à coude immuable.

Comme une émergence naturelle de la colline qui lui sert de piédestal, le château pointe vers le ciel, se hausse et bombe le torse, conscient de sa puissance originelle, dédaigneux des multiples générations de chênes et de sapins qui se serrent à ses pieds, lorgnant avec quelque pitié vers les mécaniques minuscules qui se disputent le maigre ruban de bitume du bord de Hoëgne.

Quant à nous, qui l’affublons du nom de ruines, nous serions bien sots de croire qu’il attend notre aide et nos bons soins.

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Au contraire, plus que jamais peut-être, il s’avère utile, indispensable, irremplaçable. A vrai dire, quand nous l’aimons, le ménageons, l’aménageons parfois, n’est-ce pas, inconsciemment sans doute, notre propre intérêt qui nous guide ? Cet espèce d’atavisme si particulier à tous les vrais Franchimontois, nous pousse à remonter souvent parmi ses murs et ses portes. Nous avons réellement besoin du château et c’est fort bien ainsi, je pense...

Nous passons et lui reste. Nos vaillants aïeux ont trépassé depuis belle lurette et lui, le château, il est là, comme avant, encore pour des siècles sûrement. C’est cela son pouvoir, c’est d’être là. De temps en temps, pour se distraire, à moins que ce ne soit simplement pour nous provoquer, il se permet quelque éboulis nouveau. Mais ne soyons pas dupes, par ces manifestations toutes naturelles, le fier manoir poursuit doucement son évolution.

Durant de longues saisons historiques, le Franchimont a joué son rôle, franchement, sur son mont, comme son titre le lui dictait. Il a pleinement justifié sa raison d’être et fièrement rempli sa tâche. Il a résisté avec un courage exemplaire chaque fois qu’il le devait, il a connu maintes heures d’épreuves et de rares moments de gloire, disponible et puissant au service des hommes agités des siècles passés.

Contre vents et marées, indifférent aux mœurs changeantes et aux remous actuels, il se dresse maintenant, monumental témoin, preuve irréfutable de dur granit et de grès. Mieux encore, et c’est bien dans son merveilleux caractère, il se redresse après chaque atteinte des frimats et des coups, malgré l’usure perfide de la folle végétation qui le ronge, la négligence même des humains semblant favoriser son jeux subtile. Ses tours majestueuses s’effilent et ses murailles s’amenuisent lentement. Inexorable destin, pensons-nous. Qu’importe, cependant, d’un lustre à l’autre, il se montre toujours plus grand dans sa nudité brutale et pure.

Dépourvues de toiture, d’échauguette ou autre clocheton, les pierres du Franchimont montent et se montrent plus distinctement. Leur noblesse intacte et leur silhouette opiniâtre élèvent, dans leur nudité, le niveau des leçons qu’elles ne cessent de nous donner. Pour le glorieux manoir est terminé le mandat de serviteur et de défenseur. Aujourd’hui, pour qui s’efforce de comprendre l’esprit des choses, l’heure est venue pour ces vénérables pierres d’œuvrer au service de l’âme et du cœur.

Farouchement, et nous ne savons par quelle invincible attirance, le castel séculaire nous envoûte et nous transforme au fur et à mesure que nous gravissons la pente escarpée menant aux bases de son enceinte. Que dire ensuite de l’enchantement inattendu et mystérieux que nous réserve la vaste cour d’entrée ? D’emblée, la magie des hauts murs du donjon nous bouleverse. Nous nous sentons à la fois bien chez nous et en même temps nous nous retrouvons tout différents, bien au-dessus du terre à terre et des mesquineries quotidiennes, surtout si nous avons le bonheur d’y rencontrer l’un ou l’autre ami du terroir. Alors, un souffle d’air pur nous incline à plus d’humilité, à plus d’ouverture et à plus de sincérité.

Les vieilles pierres sereines et haut perchées, dans ces instants, nous élèvent avec elles. Ainsi dé- passent-elles de cent coudées la grandeur ancienne et limitée que les hommes leur avaient assignée. Les murs du Franchimont atteignent de la sorte certains sommets, dans de nouvelles dimensions hors de notre aune, tels que la forteresse, de plus en plus étonnante, se les étaient elle-même inventés.

Pour avoir provoqué l’occasion à la multitude de goûter en passant à l’exceptionnel et permanent phénomène du Franchimont et surtout d’y avoir planté le rutilant étendard aux trois lions de sinople sur fond d’argent, merci, Monsieur Arend !

Paul Malherbe
Les Compagnons de Franchimont

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Les pierres qui tonnent

Franchimont, c’est avant tout une forteresse.

Durant les tristes siècles où les Normands répandirent la terreur dans nos vallées, les tours-refuges, tel l’imposant clocher de l’église de Theux, ne suffirent plus pour protéger nos aïeux pourchassés. Et voici, de charpentiers qu’ils étaient, les Franchimontois devenus maçons.

La pierre, toujours la pierre éternellement fidèle, arrive à la rescousse. Cette pierre âpre et dure, généreuse dans ses tomes et ses coloris, de tout temps disponible, elle avait déjà longtemps servi, naturellement, de refuge aux ancêtres de nos ancêtres. Ceux-ci gardaient le souvenir confus de leur primitif habitat au sein des sombres cavernes creusées par le travail patient et multimillénaire de l’eau et du roc harmonieusement ligués.

Ainsi donc, par charretées entières, les moellons arrachés aux flancs du Staneux, du Stockis et du Chawieumont furent hissés sur l’éperon rocheux qui couronne le village de Marché. Et nos pierres entamèrent leur vaillante épopée. Lentement, avec minutie et ingéniosité, le castel s’édifia, cerné par de puissantes murailles. La situation stratégique idéale qu’il occupe lui valu l’honneur de défendre les frontières de la Principauté de Liège du côté du Levant et de conquérir de haute lutte le renom d’être une place forte pratiquement inexpugnable. Et pourtant...

En effet, bientôt dans notre pays — il y a maintenant de cela plus de cinq cents ans — la poudre commença à parler. Mais aussitôt, les pierres du Franchimont de lui répondre, et de maîtresse façon !

A l’époque précise de l’apparition dans nos campagnes des énormes et agressifs veuglaires, bombardes et autres fauconneaux crachant le feu et la mitraille, il ne s’est plus agi de ciseler la pierre de taille en vue d’ennoblir le cintre d’une porte ou de polir le marbre noir d’un escalier à l’élégante spirale, dans l’habitation du seigneur des lieux. Le danger menaçant assigna une tâche différente et urgente aux excellents artisans de chez nous. ils conjuguèrent, en conséquence, toutes leur science et toute leur force pour adapter le château aux circonstances et le transformer en une place puissamment fortifiée qui restera à jamais un modèle du genre.

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Dès l’abord, il fallut couvrir d’une solide cuirasse la tête et le cœur de la forteresse en élevant un épais bouclier sur toute la hauteur du donjon sur la face la plus exposée. Cet aménagement réussit par ailleurs à doter le manoir d’une prestance exceptionnelle, faite à la fois de puissance et de majesté et qui contribua grandement à sa célébrité. Ensuite, manquaient encore à la place forte des bras solides, indispensables pour riposter aux assauts et rendre coup pour coup. Alors, nos astucieux bâtisseurs conçurent les casemates, une à chaque angle de la citadelle. Là encore, riches de leur polymorphisme et de leur totale disponibilité, les blocs de grès se prêtèrent de bon gré et combien efficacement à l’ouvrage entrepris. Disposant à profusion d’une matière d’une si bonne convenance, les équipes de maçons, à vrai dire, se surpassèrent. Voûtes enchevêtrées qui s’entrecroisent en des courbes toujours séantes, souterrains en escaliers à même le rocher, canonnières profondes et portes basses, sincèrement, il faut longuement les visiter ces formidables redoutes et en admirer la rare complexité, la sobre architecture, l’exemple parfait de l’art difficile de l’artillerie qui s’y trouve présenté. Le Franchimont fut de la sorte prêt à entrer dans une ère nouvelle de durs combats. Ceux-ci ne manquèrent point, hélas, le long des siècles tumultueux qui suivirent... Au cours des luttes acharnées et fréquentes, on les entendit tonner, les pierres. Vaillamment, elles soutinrent maints sièges tenaces. La forteresse atteint en ces jours l’apogée de sa puissance. De ses quelque trente bouches à feu, pesantes couleuvrines en bronze logées dans les embrasures des casemates et canons légers entre les créneaux de la muraille d’enceinte, le château de Franchimont résista courageusement et se battit comme un lion, que dis-je, comme trois lions !

Oh oui, elles tonnaient ; réellement, elles tonnaient, les pierres !

Et leurs sourds grondements résonnaient bien loin dans les vallons du Marquisat, l’écho portant leur bourdonnement de tonnerre jusqu’au plus profond de ses forêts.

De nos jours, le Franchimont se repose dans sa fierté communicative et dans la noblesse apaisante de ses murs meurtris.

Quant à nous, ses compagnons, nous voulons humblement rester ses serviteurs. C’est pourquoi nous nous acharnons à lui rendre sa dignité. Dans la casemate orientée vers Spa, notamment, nous tentons de rendre le plus fidèle possible un des plus intéressants témoignages du passé que comporte encore la forteresse. Éclairage adéquat, nouvelle grille en fer forgé, déblaiement des éboulis, égalisation du sol, telles sont les besognes de mise en valeur qui nous occupent en ce moment. Mais la main-d’œuvre manque ; aussi faisons-nous un pressant appel à tous ceux qui aiment notre vieux château pour qu’ils rejoignent notre groupe. Nous sommes là-haut très souvent et toujours les dimanches après-midi. Nous les attendons, vos bras et votre bonne volonté, en toute camaraderie, d’autant plus que, lors de la Franche Foire du mois d’août, la dite casemate servira de haut lieu où, paraît-il, l’hydromel et la cervoise couleront à plein pichets de grès.

Paul MALHERBE
Les Compagnons de Franchimont

Les pierres qui parlent

D’aucuns fixent leur austère image sur la pellicule, sur le papier, sur la toile.

D’autres les couvrent d’un regard mélancolique, attendri, compatissant. Qu’elles défient les lois de l’équilibre ou bien qu’elles se profilent sur le ciel du couchant, à la vesprée, en dentelles brodées par les ans, souvent elles partagent avec nous leur vestige défiant.

Certains se complaisent en leur présence sereine, s’abandonnent un instant à leur charme mystérieux et jouissent de leur rayonnement empreint de puissance et de fierté tout à la fois.

Nombreux sont ceux qui leur rendent visite fidèlement, en font et en refont le tour lentement, en cherchant ils ne savent quelle réponse à leur besoin d’évasion et de ressourcement...

Nous, nous les faisons parler, ni plus, ni moins, ces vieilles pierres du Franchimont !

Obstinés, convaincus, mordus et sans doute amoureux, animés d’une ferveur un peu folle peut-il sembler, nous n’avons de reste de les débusquer une à une, face après face, de les démasquer parfois, de les interroger toujours et d’interpréter méthodiquement, religieusement, leur prodigieux langage. Les réveillant de leur léthargie séculaire, nous en apprenons des choses !

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Bien sûr, elles nous content d’abord la captivante histoire de ces vieux murs, depuis leurs fondements sur le roc. à travers les détours des portes, cours et courtines, jusqu’au galbe harmonieux de telle marche d’escalier ou de telle cintrure de voûte. Grès chaudement colorés, extraits des carrières toutes proches, pierres bleues d’angle ou noble marbre noir, fleuron de notre sous-sol theutois, chaque pierre nous confie et toutes ensemble nous disent ce qu’il nous faut connaître du Franchimont. Moellon nu, brut, naturel et pierre équarrie, polie, ciselée, chaque bloc nous renseigne à sa façon quand et pourquoi il fut ainsi disposé et nous décrit ce que furent manants, bourgeois et princes de ces lieux.

D’aimables historiettes nous sont également rapportées là-haut.

Tenez, l’aventure de ce joli petit pot, délicieusement façonné par un lointain potier d’Andenne, il y a plus de 600 ans (voyez le dessin). Elles nous l’ont dit, les pierres, comment il fut brisé lors de l’édification d’un mur du château, quand, au soir d’une très lourde journée de labeur,le maître-maçon, lui pourtant toujours fort adroit, l’a malencontreusement fait basculer, répendant au fond du remblais le peu d’eau qu’il contenait encore.

Elles bavardent, les pierres, elles bavardent...

C’est certain, nous ne le cachons pas, ce petit grain de folie qui pourrait faire croire aux gens que nous ne sommes pas dans le vent d’aujourd’hui, n’est pas l’effet du hasard. Les savants me l’ont démontré : trois petits globules verts, ressemblant curieusement à trois petits lions verts, se trémoussent sur un lit de globules blancs de notre sang chaud de Franchimontois. Si vous n’osez nous croire, et bien nous les ferons chanter pour vous, les murs du Franchimont. Montez donc sur la colline, fin du mois d’août. Vous serez alors, vous aussi, charmés de les entendre. Mais, de cela, nous reparlerons plus tard.

Paul Malherbe
Les Compagnons de Franchimont
PDF 1975


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