Henri Pirenne

Henri Pirenne et le Marquisat de Franchimont
mercredi 30 juillet 2008
par  Julie Rogister
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Vous avez, sans doute, tous utilisé le timbre bleu émis par l’administration des Postes, où figure le buste de Henri Pirenne. Les journaux n’ont pas manqué de vous signaler la commémoration cette année du centenaire de la naissance de l’illustre historien belge : séance d’hommage de l’Académie Royale à Bruxelles ; manifestation le 23 décembre dernier à Verviers ; exposition de documents consacrée à la vie de Pirenne et au Marquisat de Franchimont au Musée de la rue des Raines à Verviers ...

Le « Pays de Franchimont » a voulu s’associer à ces hommages en rappelant les liens de Pirenne avec le Franchimont.

C’est qu’en effet l’illustre écrivain de l’Histoire de Belgique est originaire de chez nous. Il en était d’ailleurs très fier et M. Sabbe, Archiviste Général du Royaume, a rapporté que Henri Pirenne se plaisait à lui signaler qu’il était né dans la seule contrée de Belgique qui n’ait jamais connu le servage : le Marquisat de Franchimont.

Jean-Henri Pirenne, grand-père de l’historien, était originaire de Clermont-sur-Berwinne. Il vint installer une filature à Theux, en Raynonfosse. Cette usine devint par la suite la propriété de M. Odenbach avant d’être colonie scolaire de la ville de Liège. L’aïeul de Pirenne s’étant associé à Jules Duesberg de Verviers, sa famille s’en vint habiter la ville. C’est rue des Raines que naquit le grand historien, le 23 décembre 1862. Brillant élève de l’Athénée de Verviers et de l’Université de Liège, il y fut à 23 ans professeur pendant deux années. Le gouvernement le nomma professeur d’Histoire de Belgique et du Moyen Age à l’Université de Gand en 1886. Pirenne va y professer pendant plus de 40 ans – le roi Léopold III sera de ses auditeurs – et se consacrer aux travaux qui lui ont conféré une place de premier plan parmi les historiens d’Europe.

Écarté de son vieux Franchimont du fait de ses activités, il aimait s’y retremper dans le calme des Fagnes : la famille de H. Pirenne venait passer les vacances d’été dans une villa de Sart ; c’est là aussi qu’il rédigea le VIIe livre de la monumentale « Histoire de Belgique ».

La guerre de 1914-1918 allait éprouver ce grand savant : son fils aîné, Pierre, volontaire au 5me de Ligne, disparaît le 3 novembre 1914, lors de l’attaque de la ferme Den Toren ; les tracasseries de l’occupant voudraient le forcer à reprendre ses cours dans une université de Gand flamandisée, sinon germanisée : Henri Pirenne refuse formellement. Le 16 mars 1916, il est déporté en Allemagne et, jusqu’à l’Armistice, cette « personne dangereuse » est internée dans divers camps. A côté du cardinal Mercier, du bourgmestre Max, Henri Pirenne est consacré par les Belges ardent patriote et grand citoyen.

Lorsqu’en 1926 l’administration Communale de Theux décida l’érection du monument aux morts de 1468 et de 1914-18, nos édiles prièrent le chevalier Philippe de Limbourg de bien vouloir contacter l’illustre historien et lui demander de prendre la parole lors de l’inauguration. Le 18 septembre 1926, le bourgmestre de Theux confirmait, par lettre, cette invitation et M. Pirenne accepta.

Dans le journal « Le Jour » du 2 octobre 1926, le chroniqueur A. G. signalait : « L’assistance connaîtra le grand honneur d’entendre, en cette solennelle circonstance, l’éminent historien belge, M. H. Pirenne, vice-recteur à l’Université de Gand, dont le discours est attendu avec une légitime curiosité ».

La commune de Theux avait préparé pour la circonstance un programme de choix. Après une grand-messe à 10 h., un concert eut lieu Place du Perron par l’Harmonie des Charbonnages de Limbourg-Meuse (90 exécutants).

A 13 h. 30, parties de la place des Écoles à Juslenville, les 33 sociétés locales, auxquelles s’étaient jointes des délégations de combattants venues de Bastogne Gouvy, Sart, Verviers, Huy, Ensival, La Reid, Pepinster ... parcoururent les rues de la localité. Elles allaient chercher le drapeau des Combattants Franchimontois en son local, au Waux-Hall, pour lui faire escorte jusqu’à la place de l’Eglise. Des tribunes y avaient été érigées, où devaient prendre place les personnalités invitées tandis que les enfants des écoles étaient rangés autour du monument.

A 14 h. 30, le voile national est levé : le Bourgmestre dégage le sens de la cérémonie et remercie les autorités présentes Puis c’est au tour de M. Hellebig, chef de cabinet du Premier Ministre d’exalter le sacrifice de nos combattants et de parler de restauration nationale.
Enfin M. Pirenne.

Le discours prononcé n’a, hélas ! pas été conservé. L’amabilité de MM. Mosbeu et Closset et des journaux « Le Jour » et « Le Courrier » nous a permis d’en restituer les grandes lignes.

« Quelle pensée noble et grande que celle qui a animé l’administration Communale de Theux d’avoir associé dans une même commémoration le souvenir des combattants de 1914 à celui des combattants de 1468, car c’est le même sang qui coulait dans les veines des braves que nous glorifions en ce jour, c’est le même wallon qu’ils parlaient. Ils ont vécu au milieu du paysage où nous nous trouvons ; ils ont parcouru les mêmes routes, foulé la même terre, vu la même vieille église qui se dresse devant nous. Ce sont les os de nos os, la chair de notre chair.
Les vivants ont été dignes des morts, et si les 600 Franchimontois appartiennent à l’histoire, les braves gars de 1914 ont, eux aussi, inscrit leurs noms en lettres de sang, comme leurs aïeux.

S’il est vrai que le Marquisat de Franchimont comprenait Verviers, Jalhay, Sart et Spa, c’est Theux, chef-ban de Franchimont qui était particulièrement marqué pour commémorer de façon imposante l’héroïque épopée ».

M. Pirenne va maintenant donner lecture d’une appréciation sur la conduite des 600 Franchimontois : « Ce témoignage, dit-il, n’est pas suspect, puisqu’il émane d’un ennemi, Philippe de Commines, qui se trouvait à Sainte-Walburge, abrité dans la tente du duc de Bourgogne quand arrivèrent les 600 Franchimontois. Sans doute, Philippe de Commines était attaché à l’armée de Charles le Téméraire et son récit manque de la sympathie, du frémissement, de la fierté qu’y aurait mis un historien de chez nous. Mais il n’en constitue pas moins un très bel et probant hommage à l’héroïsme des 600 Franchimontois. Pour réussir dans leur audacieuse entreprise, ils auraient, dit Philippe de Commines, pris leur mort bien à gré ».

M. Pirenne fait revivre dans ce vieux français l’assaut désespéré des Franchimontois, leur confiance, leur ardeur à la lutte, puis il termine par cette conclusion de l’auteur, qui rend dans toute son âpreté le dévouement des fils de Franchimont : « Ils furent tous morts ou très peu s’en allèrent ».

« Quelle émotion on éprouve, continue M. Pirenne, à lire ce vieux texte émanant d’un homme qui a vu ces défenseurs et qui, lui-même, a failli périr sous leurs coups, à le lire surtout dans ce cadre, en cette place où Charles le Téméraire, à la tête de ses hordes sanguinaires est venu semer la ruine et la mort, où il a vu s’élever la fumée des maisons qu’incendiaient ses soldats, comme en 1914 les habitants voyaient la fumée des fermes que les Allemands incendiaient dans les villages des alentours. Entre les Franchimontois de 1468 et nos soldats de 1914, dont les noms s’associent sur le monument, des rapprochements s’imposent.

La guerre des 600, comme celle de 1914 était purement défensive. Les uns et les autres sont morts dans la seule légitime des guerres : celle qui consiste à défendre sa famille, son sol et son droit. Ainsi que nos « jass » se sont armés pour empêcher les armées de Guillaume II de fouler le sol belge, ainsi les valeureux franchimontois ont décroché leurs piques, au-dessus de leur cheminée, et ceint leur épée pour voler au secours de Liège assiégée par Charles le Téméraire. Vraiment les vivants n’ont pas démérité des morts, et c’est toujours le même sang qui coule dans nos veines. Un autre rapprochement doit encore se dégager de ce symbole. Des foyers ont été détruits, des familles ont été disséminées par un ennemi vingt fois supérieur en nombre. Nos vaillants défenseurs des deux époques obéissaient au noble sentiment synthétisé par le vieux proverbe : « Mieux vaut mourir de franche volonté que du pays perdre la liberté ». Les Franchimontois étaient pauvres, mais fiers : ils étaient des hommes libres. Sur ce sol de Franchimont, il n’y eut jamais de serf. Tous les Theutois peuvent remonter dans leur ascendance : ils n’y trouveront pas autre chose que des hommes libres Les Belges, eux aussi, étaient libres et indépendants, de par la révolution de 1830. Le geste des héros de 1468 devait être répété par ceux de 1914. D’un côté comme de l’autre, on a préféré, dès lors, sacrifier sa vie plutôt que de porter des chaînes, alors cependant que la lutte était inégale, les défenseurs étant en petit nombre, l’ennemi étant puissant.

Et M. Pirenne continue cet émouvant parallèle : « Comme en 1468 le Téméraire sema l’épouvante et la ruine, en 1914 les Allemands se vengèrent de notre résistance en mettant à feu et à sang nos paisibles villages. Charles le Téméraire et Guillaume II voulurent ruiner notre pays. Des deux côtés, le châtiment pour l’envahisseur ne s’est pas fait attendre car, en histoire, si cette conclusion n’est pas toujours vraie, elle arrive souvent cependant – Charles le Téméraire mourait peu après à Nancy ; Guillaume II, moins beau que celui-ci, se réfugia en Hollande. Laissons-l’y, n’en parlons plus.

Franchimont se releva de ses ruines pourtant, reconstitua ses villages, redressa ses usines à fer, cultiva à nouveau ses champs. Les Franchimontois d’aujourd’hui doivent faire la même chose. Ce que nous étions avant, il faut le redevenir. Nos aïeux nous ont légué non seulement le courage militaire, mais aussi le courage civique. Nous ne pouvons être fiers d’eux que si nous en sommes dignes. Dès lors, nous devons porter haut les cœurs ! Les difficultés à surmonter, nous les surmonterons, non seulement pour nous, mais pour eux. Comme eux nous devons être des « hommes de fer ».

L’orateur fut longuement applaudi.

Le général Flébus, délégué du Ministre de la Guerre et M. Remacle Detrembleu au nom des Combattants, prirent encore la parole. L’on déposa des fleurs.

A 15 h. 30, un vin d’honneur réunissait les invités à l’hôtel de ville : outre les orateurs, on reconnaissait M. Bribosia, commissaire d’arrondissement, le général Stroobants, le colonel Borms, le lieutenant de gendarmerie Simon, le député David, le sculpteur Van Perck, MM. Pirotton et Darimont de la F.N.C. de Verviers, M. Lepersonne, londonien depuis 50 ans, providence des soldats de Theux, pendant la guerre.

A 16 h., sur un kiosque érigé place du Perron, la musique du 12e de ligne donna un concert qui réunissait des œuvres de Gilson, Wéber, Massenet, Ketelbey, Bizet et Léo Delibes.

A 20 h., au local des combattants, il y eut grand bal avec Jazz-Band militaire, tandis que sur le kiosque du Perron se tenait une fête de gymnastique qui s’acheva par la cantate franchimontoise.

Un brillant feu d’artifices tiré à 22 h. 30 sur les hauteurs de Theux, face à la gare, clôtura cette journée faste, d’il y aura bientôt 40 ans... C’était le 3 octobre 1926. Franchimont avait exalté ses enfants et Theux avait connu, ce jour-là, l’honneur insigne de recevoir et d’écouter le grand Henri Pirenne.

Pays de Franchimont 4 1963


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