L’église-halle carolingienne de Theux

mercredi 22 juillet 2009
par  Valérie Dohogne
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Depuis de nombreuses années déjà est envisagée la restauration de la très belle et très vieille église-halle carolingienne qui, depuis des siècles, protège et couronne notre bonne ville de Theux.
Toi, mon cher Paul Bertholet, la connaissant si parfaitement et ayant écrit sur le sujet, en tant qu’historien et membre du Conseil de Fabrique, voudrais-tu dire pour les lecteurs du « Pays de Franchimont » les raisons qui ont milité en faveur de la restauration de ce monument, unique en son genre et qui fait notre fierté ?


Bien volontiers.
D’abord, notre église est un monument classé. Ce fait impose au Conseil de Fabrique, notamment le devoir de maintenir l’édifice en bon état, non seulement pour y permettre l’exercice du culte dans des conditions convenables, mais obligatoirement de faire le nécessaire afin de conserver toute la valeur architecturale du monument.Bien sûr, il y avait une obligation légale.

Mais encore ?

Pas mal de raisons valables poussent à la réalisation de cette coûteuse entreprise ; nous aurons l’occasion d’y revenir. Mais il en est une qui me paraît primordiale à moi, Theutois, personnellement et sentimentalement, je dois le dire, c’est que notre église, depuis ma plus tendre enfance, s’est toujours imposée à mon cœur et à mon esprit. En effet, ici j’entre dans l’anecdote, veuillez m’en excuser, j’ai eu la bonne fortune d’habiter près de l’église, donc non loin du presbytère. Monsieur l’abbé Wirtzfeld, grand amateur d’art, d’architecture et féru d’histoire, grand connais­seur et véritable amoureux de notre très ancienne et très belle église, m’a appris à l’étudier profondément et à l’aimer. D’ailleurs, je crois sincèrement que beaucoup de Theutois et de Theutoises doivent également apprécier et y tenir beaucoup. Le mécanisme était donc déclenché. De là mon goût pour la recherche historique en général et pour l’étude de l’église de Theux en particulier.

Voici une motivation bien caractérisée et très intéressante ; continue donc et dis-nous, pour commencer, ce que tout Franchimontois devrait savoir sur les origines réelles de cette église, mêlée si intimement aux événements de leur passé.

Du temps des Romains, nous étions encore païens, comme le prouve la découverte récente d’un temple gallo-romain à Juslenville.
C’est vraisemblablement Saint Remacle, fondateur de l’abbaye de Stavelot-Malmédy, qui nous évangélisa, au milieu du VIle siècle (sur le retable de St­ Remacle, on aperçoit le Saint démolissant une statue de la déesse Diane).
La première trace historique date de 814 : l’église paroissiale de Theux (Capella Tectis) possède des dîmes et dépend de l’abbaye de Stavelot qui en nomme le curé. L’église dont il est question dans ce document est, en fait, la chapelle du palais carolingien dont l’existence est attestée par des diplômes de 820 et 827.

En effet, Theux est à cette époque la « capitale » d’un domaine et district important dépendant directement de la couronne royale (Louis-le-Pieux ou le Débonnaire, successeur de Charlemagne en 814).

Pourrais-tu localiser ce fameux palais carolingien ?

Plusieurs éléments tendent à prouver qu’il devait se trouver à l’emplacement ou à proximité de l’église actuelle. Géographiquement, ce site, légèrement surélevé, était plus aisément défendable et à l’abri des inondations de la Hoëgne, non canalisée et fort capricieuse alors.

D’autre part, le bourg de Theux dû se créer autour du centre juridique, administratif et religieux de l’époque. Or, la Cour de Justice siégeait anciennement à la Boverie (Gendarmerie actuelle) ; l’église, comme l’exige le Droit Canon, a dû être construite a l’emplacement de la chapelle primitive ; enfin, des documents du XVIe siècle signalent des bâtiments et tours en ruines à l’emplacement de la maison Monay et du jardin voisin de M. de Limbourg (pavillon, tennis, etc.). Notons qu’à cette époque n’existait que la seule église de Theux sur l’entièreté du territoire qui devait constituer plus tard les bans de Theux, Jalhay, Sart et Spa, environ 150 km2, du Marquisat de Franchimont.

Quelle pouvait être l’importance de ces différents établissements ?

Certainement le palais n’était pas un simple pavillon de chasse.
Il devait posséder l’agencement et l’organisation capables de nourrir et de loger, pendant des semaines et même des mois, le roi avec toute sa suite : sa famille, sa cour de justice, ses officiers (sénéchal, « palefrenier »...), son clergé (évêque, chapelain, confesseur), le personnel domestique au complet et la garde.
En conséquence, il existait la totalité de l’infrastructure d’accueil nécessaire, de même que les dépendances : fermes, cultures, terrains de chasse, ateliers, etc., de sorte que Theux, au même titre que Herstal par exemple, devint rapidement un bourg important où se réalisa une certaine concentration de population.
Veux-tu bien nous expliquer pourquoi l’on accorde généralement une telle valeur architecturale à l’église de Theux ?
Il y a trois aspects à considérer. Car dès le départ, en effet, trois questions se posent : celle de la présence d’une église-halle dans notre région, celle de la tour, vraiment particulière, et enfin celle de la datation des différentes parties de l’édifice.

Qu’est-ce donc qu’une église-halle ?

Les édifices du culte sont construits selon deux plans directeurs différents : « le plan central » comme celui de la chapelle royale d’Aix-la-Chapelle ou de l’église St-Jean à Liège. Dans ces constructions, l’église est ronde ou octogonale et l’autel est au centre. Le second modèle de base est le plan « rectangulaire », le plus fréquemment rencontré et qui présente deux types différents.

Le premier modèle est celui de l’église-salle, la plus simple. Elle ne comprend qu’une nef (ou vaisseau) avec un chœur à l’extrémité Est (orienté donc vers Jérusalem). Elle se rencontre dans les localités relativement peu peuplées, sa capacité étant limitée par la largeur. Lorsque la population augmente, ce modèle peut être agrandi par l’adjonction de nefs latérales, ce qui nous amène au second type, à savoir la basilique. Celle-ci est d’origine romaine ; la basilique romaine servait à des usages profanes publics tels que commerce, tribunal, change, etc... Ce modèle d’église est le plus répandu et, dès sa construction, peut comporter une ou plusieurs nefs, jusqu’à neuf nefs échelonnées ! Ces bâtiments se composent d’une nef centrale large et élevée, éclairée par des fenêtres ouvertes dans la partie supérieure des murs, les nefs latérales s’appuyant contre les murs de la nef centrale et sous les fenêtres de celle-ci, d’où le nom de « bas-côtés ».

Le troisième modèle de plan de base d’une église est celui qui nous intéresse ici, puisque c’est le type de l’église-halle qui constitue réellement l’originalité de l’église de Theux.

Dans l’église-halle, les nefs latérales ont leur plafond à la même hauteur que celui du vaisseau central. La lumière apportée par les fenêtres percées dans les murs des nefs latérales étant coupée par les piliers, l’ensemble de l’édifice est, en conséquence, beaucoup plus sombre que dans une basilique. Parmi les milliers d’églises anciennes bâties dans la vaste région qui s’étend entre la Loire et le Rhin, l’église de Theux est la seule église-halle connue.

Ce fait très exceptionnel, mon cher Paul, est suffisamment net et reconnu pour que, sans forfanterie ni chauvinisme exacerbé, nous puissions nous sentir privilégiés et vraiment très fiers de posséder un tel monument dans notre patrimoine architectural franchimontois.
Mais est-il bien vrai que, faute de moyens financiers, nous avons failli le perdre à jamais ?

Effectivement, en 1862, un important projet de restauration avait été présenté et adopté. Il s’agissait de transformer l’édifice, qui avait besoin d’être restauré et qui ne ressemblait à aucune autre église, et d’en faire une « véritable » église romane, qui aurait été semblable aux plus beaux modèles du genre, connus en France et en Allemagne ! La mort dans l’âme, les autorités responsables du projet durent y renoncer. Elles n’avaient pas obtenu les subsides de l’État, faute de classement du monument. On se contenta, dès lors, d’effectuer les réparations les plus nécessaires, sans altérer — heureusement ! — le caractère très particulier de l’ensemble architectural.

Et maintenant, pourquoi vraiment ce clocher si original ? Car je pense que, pour le profane, le visiteur de passage et même, sans doute, dans l’esprit de la plupart des gens de chez nous, c’est évidemment la tour de notre église qui étonne dès l’abord.

La tour est, en réalité, peu commune, puisqu’en Belgique, une seule église, celle de Bastogne, présente un clocher semblable.

La tour est coiffée d’un assemblage très peu usité pour un édifice du culte, constitué de hourds en charpente lattée et couverte d’ardoises, en encorbel­lement par rapport à la maçonnerie.

Cette superstructure dépassant les murs a permis l’aménagement de mâchicoulis (actuellement obstrués par un plancher) destinés à défendre les accès comme dans une forteresse, par jet de pierres ou d’autres projectiles. Par ailleurs, la tour n’est pas percée de fenêtres mais seulement de petites meurtrières. L’épaisseur de ses murs, 1,60 mètre, est aussi éloquente. Jadis, l’accès à la tour était réalisé par l’intérieur de l’église et, plus anciennement encore, une échelle était appuyée contre le mur de la nef pour atteindre le niveau du premier étage de la tour. Tous ces détails démontrent assez le rôle défensif imparti à la tour.

C’était donc une tour-refuge ?

Oui, mais je dois nuancer ma réponse. En fait, c’était l’église elle-même et l’ensemble de ses abords qui servaient de refuge à la population en cas de danger grave. En ces temps tumultueux, il n’était pas rare que des bandes de pillards ou des troupes ennemies, en ordre dispersé et non encadrées dévastent nos campagnes. Dans de telles circonstances, le malheureux peuple de Franchimont, alerté par le tocsin de son fier clocher, se réfugiait dans l’église, emportant ses biens et parfois même son pauvre mobilier et poussant son bétail dans l’enceinte quelque peu fortifiée du cimetière entouré de murs et de tourelles, tandis que la milice theutoise prenait les armes, se retranchait dans la tour de l’église et s’y tenait en défensive. Notre bonne église, alors transformée en petite forteresse, résistait.

En plus de sa tour massive, elle présentait encore d’autres aménagements à caractère défensif : des lucarnes et des meurtrières pour le tir à l’arc, l’arbalètre ou l’arquebuse, une lourde porte blindée contre l’incendie et munie d’un judas et notamment une échauguette construite au-dessus du parvis de manière à couvrir l’entrée et communiquant avec la tour et le grenier. D’autre part, le grenier donnait également accès à une tourelle aménagée du côté opposé, à l’emplacement de l’actuelle chapelle Wolff.

Enfin, faisant encore partie de ce dispositif, la porte d’entrée du bourg de Theux, sur le chemin venant de Liège, possédait un corps de garde. En temps normal, la salle de la garde était louée au marguillier (maître d’école et sacristain, souvent un prêtre) qui l’évacuait sur l’heure en cas d’alerte, et la milice theutoise l’occupait ensuite afin d’y assurer la défense.

Propos recueillis par P. Malherbe
(à suivre)

L’église-halle carolingienne de Theux


Nous reprenons ici, avec Mr Paul BERTHOLET, le dialogue interrompu pendant les vacances et relatif à l’église-halle carolingienne de Theux. La date du début des travaux de restauration de l’édifice a été officiellement fixée au 20 octobre 1975, aussi profitons-nous de l’occasion pour vous mettre au courant, chers lecteurs du « Pays de Franchimont », du programme, dans ses grandes lignes, des aménagements qui seront enfin réalisés au cours de la restauration et qui dureront pendant deux années environ.

1. La sacristie : La dernière restauration importante de notre église date des années 1865-70. A part la sacristie de 1867 et qui sera démolie, rien ne sera modifié à l’aspect général de l’édifice. L’ancienne sacristie attenante à la tour sera à nouveau utilisée et totalement aménagée. Elle avait été abandonnée en temps que telle au siècle dernier par suite de l’humidité, étant exposée au nord et ne possédant pas de chauffage. Un étage sera construit dans cette sacristie pour servir de rangement aux objets et vêtements du culte. De plus, elle sera munie d’une baie donnant accès à la tour. Les meubles anciens seront réutilisés.

2. La tour : Une cave sera creusée sous la tour et s’étendra jusqu’en dessous de la sacristie. Là, seront logées la chaudière et les différentes installations de chauffage. Le chauffage de l’ensemble de l’église sera d’ailleurs entièrement nouveau.

Le rez-de-chaussée de la tour sera aménagé en chapelle d’hiver et pourra éventuellement servir de vestiaire ou pour les utilités. Ensuite, une dalle en béton sera coulée pour constituer le plancher du premier étage (les poids de l’horloge ayant disparu). Les poutres actuelles subsisteront et seront apparentes. A cet endroit, en dehors du rangement possible, pourra éventuellement être monté un petit musée mettant en valeur la réserve d’objets d’orfèvrerie, de vêtements anciens, statuettes ou autres tableaux. Un nouvel escalier donnera accès à cet étage, tandis que les autres volées d’escalier seront restaurées.

Notons que, indépendamment des travaux subsidiés dont il est question ici, la paroisse a l’intention de faire réaliser, en plus et entre autres,l’électrification des cinq cloches de la tour.

Évidemment, toute latitude a encore été réservée de pouvoir, si nécessaire, réparer ou renouveler les boiseries, poutres, ardoises ou autres composants de la toiture de la tour et de l’ensemble de l’édifice.

En ce qui concerne l’horloge, d’ailleurs en parfait état, il faut savoir que la loi oblige les communes à fournir et à entretenir une horloge publique. Celle-ci peut se trouver à l’hôtel de ville ou à l’église, par exemple, ce qui est le cas à Theux.

Le parvis ne pose pas de problème. Les grands escaliers doivent être démontés et refaits. Il y est prévu — ne reculons pas devant le progrès — des résistances chauffantes pour éviter la neige et la glace !

3. Le chœur : Les pavés noirs de la nef seront récupérés et scellés en lieu et place du carrelage actuel du chœur, qui ne convient pas particulièrement dans le chœur d’une église, malgré sa valeur propre.

Les trois autels néogothiques (ils ont cent ans) vont disparaître.

Les trois retables seront conservés, mais non réutilisés dans le chœur. Les murs seront repeints, sans décoration spéciale, sauf les chapiteaux des deux colonnes engagées latérales. Quant aux fenêtre ; elles conserveront leurs vitraux qui seront démonté ; réparés. Les remplages en pierre seront renouvelés. En ce qui concerne le nouvel autel, il se situera dans le chœur, face au peuple et sera conçu de façon à être déplaçable. Le grand Christ (XVI’ s.) qui se trouve actuellement au-dessus de la porte d’entrée, sera suspendu dans le chœur, sur une nouvelle croix.

La Vierge de Theux et les deux saints patrons seront posés sur des socles encastrés. Le tabernacle trouvera également place sur un socle. Le Christ, suspendu actuellement au-dessus de l’entrée du chœur, sera enlevé. Le pilier à la droite du chœur sera redressé si son inspection minutieuse prouve que son inclinaison ne s’est pas stabilisée, ce qui est peu probable.

4. La nef : Dans cette partie, la plus ancienne et qui nous permet de parler de « l’église-halle carolingienne de Theux », le pavement sera enlevé et remplacé par de grandes dalles en marbre noir de Mazy sur l’entièreté de sa surface.

Toutes les dalles funéraires encastrées dans le pavement actuel seront redressées et suspendues contre les murs (7 dalles connues). A présent, quatre dalles funéraires sont déjà encastrées dans les murs de la nef.

Les chaises disparaîtront. Les bancs seront restaurés et disposés différemment ; tandis que les deux anciens confessionnaux seront installés contre le mur du fond. La grotte de Lourdes disparaîtra, de même que les statues en plâtre (sauf, peut-être celle de Hubert). Les fonds baptismaux seront déplacés, soit dans une chapelle latérale, soit en face de l’entrée pour servir de bénitier.

Les piliers seront dérochés, puis légèrement replâtrés de façon à laisser apparaître un certain relief de la pierre. Les murs seront replâtrés et repeints, tandis que toutes les boiseries seront traitées, réparées et protégées pour leur bonne conservation. Les vitraux des fenêtres de la nef seront remplacés par du verre coloré de manière à mieux laisser passer la lumière. Le jubé sera maintenu et restauré. Les orgues seront démontées, nettoyées, remontées et complétées par les deux jeux qui leur furent enlevés en 1930.

5. Les plafonds : Les peintures du plafond de la nef, les plus intéressantes au point de vue iconographique (1630), de même que les tableaux du plafond du chœur (1681 et 1692), d’une plus grande valeur artistique, subiront le nettoyage et le traitement adéquats. Un éclairage particulier les mettra mieux en valeur, une protection spéciale sera de plus assurée dans le grenier.

Le plâtre des plafonds des nefs latérales disparaîtra de façon à laisser apparaître les poutres d’origine.

6. Autres travaux : Dans le grenier sera installé un système de protection contre le feu, constitué de « colonnes sèches » et de bouches d’incendie.
Tous les murs seront extérieurement ravallés et rejointoyés.

L’éclairage et le chauffage seront entièrement nouveaux, ainsi que l’installation de diffusion, celle-ci à charge de la paroisse.

N’oublions pas, innovation intéressante, le percement d’une seconde entrée à l’emplacement du confessionnal, près de la chapelle Wolff. Cette nouvelle entrée permettra un accès plus aisé, surtout pour les personnes âgées, par plan incliné, donc sans marches, du côté du cimetière.

7. Fouilles archéologiques : Les travaux de restauration de l’église seront mis à profit pour réaliser des fouilles archéologiques qui pourraient s’avérer d’un grand intérêt dans un édifice d’une telle valeur historique. La chose ne serait plus possible avant bien longtemps. Ces fouilles pourraient revêtir une certaine ampleur et devront s’effectuer dans un laps de temps limité. Aussi, amis lecteurs, faisons nous appel, avec les Compagnons de Franchimont, à ceux d’entre vous, parmi les adultes de préférence, qui seraient disposés à nous aider pendant les week-ends, dès novembre 1975.

Vous êtes priés de prendre contact avec Mr Paul BERTHOLET, responsable de ces fouilles et délégué pour ce faire par le Service National des Fouilles. Merci d’avance.

Paul MALHERBE.